Mardi 2 décembre 2008

 

Je croyais  en avoir définitivement fini avec la mouche, ayant assez expliqué dans un précédent article le poids de son influence dans l’histoire du théâtre. C’était sans compter sa visite improvisée et inopportune jusque dans l’actualité théâtrale la plus récente. J’y reviendrai mais je voudrais avant cela expliquer en quelques mots mon concept : il s’agit pour moi dans cette série d’articles de montrer que la mouche est une actrice de « l’histoire des arts vivants » comme on dit dans des lieux peu fréquentables que j’ai peu fréquentés. Donc la mouche fait l’histoire du théâtre, on la retrouve comme par hasard à des moments cruciaux de l’histoire du théâtre : en Grèce Antique accompagnant l’âme des morts et punissant les mauvais, à Versailles au temps du somptueux Racine, vous la voyez qui butine dans les très grands cloaques du très grand Palais du grand Roy etc.

Si vous me permettez une digression, la mouche fait même l’essentiel du théâtre. Un spectacle repose peut-être uniquement sur les mouches qui volètent autour des acteurs. N’y voyez pas une incitation à ne pas se laver afin de réussir la scène de Racine à l’audition du Conservatoire de Paris. Il ne faut pas non plus confondre les vraies mouches de l’histoire avec les mouches du XVIIème et XVIIIème siècle qui ne sont, sur les joues des dames, que de pâles imitations de cellules cutanées cancéreuses. La mouche est à l’image de l’être humain. Dans Acte sans Paroles I, Samuel Beckett s’amuse à représenter l’homme enfermé dans une sorte de cage, rêvant d’en sortir mais sans cesse torturé par les dieux au-dessus de lui qui prennent plaisir à le faire souffrir, l’agaçant, jouant avec lui comme ces abrutis qui emmerdent un albatros. Les Dieux n’ont-ils rien de mieux à faire que de taquiner l’homme ? Comment peuvent-ils occuper leurs divines journées à tel enculage de mouches ?

La mouche est donc cet élément subtil, minuscule, infime et fondamental qui fait d’un spectacle un grand spectacle. Voilà qui rabaisse le caquet de nos grands metteurs en scène, représentants de cette vanité humaine à tout régenter, à tout maîtriser dans toute œuvre. La mouche c’est un peu la cerise sur le gâteau, le point de beauté sur une joue, le sens même de l’œuvre humaine. Beaucoup de travail et une mouche pour faire œuvre. D’ailleurs nos édiles ne s’y sont pas trompés.

 Toute la politique culturelle tourne autour de la mouche. En effet, comment développer l’art et la créativité à l’échelle d’une ville, d’une région, d’une nation ? Nos élus l’ont compris, ils n’ont eu qu’une réponse : la mouche ! En quelques mots, je vais vous dévoiler trois stratégies d’intervention publique afin de développer les mouches artistiques au sein d’un territoire quelconque. Notez que les techniques sont délicates et qu’il y faut les pincettes et la patience du chirurgien pour y parvenir.

Première technique : C’est la plus simple mais celle qui donne le moins de résultats. Vous laissez tomber une nourriture quelconque (marché public, subvention diverse etc.) au beau milieu de nulle part et vous attendez un peu. Rapidement, vous allez voir comment les mouches foncent sur la nourriture, casque baissé sur la tête, lunettes à mille yeux enfoncés sur le crâne. La technique est efficace mais peu satisfaisante, vous avez toujours les moucherons qui râlent, et les grosses mouches qui s’empiffrent. Non seulement c’est peu communiste mais en plus cela n’offre que peu de choix de diversité. Toujours les mêmes mouches et peu de mixité. On peut rendre certes la technique plus fine en développant par exemple un marché public assorti d’un cahier des charges précis : lutter contre la violence, le racisme etc. Les bons sentiments, ficelés avec le bloc de nourriture lâché au milieu de nulle part, ont tout de même cet avantage : vous pouvez attirer les mouches vertes, les mouches bleues, autant de types de grosses mouches que vous souhaitez.

Mais passons à la deuxième technique. On attrape les mouches au vinaigre c’est bien connu. Mais sait-on aussi qu’on peut les nourrir par la technique du saupoudrage ? L’art est assez subtil, le geste doit être précis, fluide et souple. Il faut saupoudrer de façon uniforme en veillant à ne pas se laisser distraire par la qualité d’un projet, le talent d’un artiste ou la nullité d’un artiste ou d’un projet. Tout ce qui dévie l’attention du saupoudreur est dangereux : il compromet le geste du politique étalant les talents. Tout doit être uniforme, chaque mouche sera traitée comme une citoyenne à part entière ayant droit à autant. Les nids de mouches auront plus proportionnellement c’est normal : les Opéras, les Grands Théâtres. Nul ne le conteste. Mais là n’est pas l’intérêt du saupoudrage : c’est plutôt dans cette opération chirurgicale qu’est tout le génie : comment avoir un mouvement assez subtil pour saupoudrer sans faire éternuer les mouches, que la couche soit fine comme la neige tombée aux débuts de l’hiver, comme un poisson enfariné à la poêle ? C’est du grand art comme celui des bonzaïs.

Troisième technique J’évoquerai rapidement la troisième technique mais je n’approfondirai pas le sujet trop longtemps tant il semble que cette technique semble désuète et très peu maîtrisable par des édiles peu cultivés : il s’agit de faire une vraie politique culturelle d’éducation populaire mais c’est vraiment trop ringard, excusez-moi de l’avoir évoqué c’était juste par honnêteté intellectuelle.

Dans le prochain article, je parlerai de la dernière apparition signalée d’une mouche et des mouches contre la vitre qui inventèrent un jour le mime corporel dramatique.

 

Par Eric - Publié dans : Politique culturelle - Communauté : Le clan des très littéraires
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